L’art de s’étirer

S’étirer comme le chat ? S’étirer comme on respire ? Ou au cours d’une journée ? Le Stretching dansé Wutao vous propose une méthode toute en douceur et en simplicité pour vous offrir le plaisir d’un mouvement naturel.

Le stretching dansé Wutao propose une voie corporelle : plonger au cœur de ce réflexe animal dans l’attention de notre conscience humaine, ouvrir des espaces insoupçonnés dans nos tissus, rassurer nos cellules, pulser l’instinct vital pour en toucher son élan originel, faire « swinguer » l’élasticité de nos tendons, et suspendre les aiguilles de notre horloge biologique dans la joyeuse rencontre de son éternité.

L’entrebâillement : la subtile demande corporelle
S’étirer dans un bâillement est déjà un entre-deux, celui d’un réflexe inconscient et d’une réponse immédiate à une demande corporelle. A l’inverse d’un exercice anticipé par le mental, l’étirement quotidien répond à un besoin corporel. Et lorsque la demande naît du corporel, la réponse ne mécanise pas, ne force pas, semble suivre un cheminement naturel dans le respect de nos amplitudes. L’étirement du matin est ce petit moment sacré d’éternité, dans lequel se pointe le flair d’une conscience encore endormie, le meilleur passage, peut-être, du lâcher-prise, celui dans lequel notre mental s’abandonne, et où notre inconscient se présente timidement au jour. Cet espace savoureux d’éveil, l’avez-vous remarqué, nous souhaiterions tous l’allonger, le faire perdurer de cette douceur que nous nous donnons, sans même y penser. Nous quittons à regret ce douillet réconfort d’élongation et de sourire intérieur, un peu en sursaut de réveil, au pied du lit. Comme nous nous arrachons à nous-même… Dans l’écoute mystérieuse (ni consciente, ni inconsciente) de cette demande corporelle d’éveil sans réveil, nous nous surprenons, chez nous, au bureau, à laisser une minute, quelques secondes, notre tâche, nos tensions, nos « prises de tête », pour et encore, sans même y penser, retrouver dans la microseconde d’une permission, pour nous accorder, dans un étirement de soulagement, notre petite récréation clandestine : celle de souffler pour ne pas s’essouffler. En se basant sur cette nécessité corporelle, les cours de « Stretch » ont anticipé ce besoin naturel. Cependant, et généralement, anticiper va « mentaliser » cette nécessité, et enclencher des mouvements mécaniques afin de répondre cette fois, non pas à notre nature, mais plus particulièrement aux projections que nous nous en faisons, l’idée d’un corps que nous voudrions atteindre : une beauté, une performance, la volonté d’atteindre une souplesse, d’aller plus vite que le temps, ou bien de nous préparer sans le savoir parfois à la rencontre sexuelle. Le Stretch véhicule ainsi nos propres stéréotypes, mais parfois, aussi, se fait voie comme en « Stretch Wutao ». Ici, on « se réflexe » (on conscientise ce réflexe du petit matin) et l’on ouvre le passage de notre instinct vital à celui de notre propre élan vital.

Stretcher dans quel rapport à soi ?
« Je n’ai jamais voulu avoir l’intention de me faire mal. »
Imanou Risselard

Comme le soulignent Pol Charoy et Imanou Risselard, le paradoxe du Stretch réside dans une démarche à se faire du bien mais… en se faisant du mal. La recherche d’un étirement sans douleur innovée par les créateurs du Wutao va principalement avoir comme point de départ cette question essentielle : comment accéder avec plaisir à ce qui n’est pas plaisant ? Avant de toucher cette conscience corporelle, le pratiquant va rencontrer principalement ses habitudes et entretenir bien souvent un rapport à lui-même dont il n’a pas encore conscience. Ainsi nous allons tous plutôt dans notre habitude forcer nos amplitudes, progresser en fermeture, en écrasement, en grand écart de jambes, sans même nous rendre compte que notre visage grimace et s’accompagne d’une onomatopée spontanée : « aïe », d’une pensée bizarre qui nous paraît « normale » : « Ah, c’est bon, Hum ça fait mal ! C’est super, je progresse là ». Nous avançons alors dans nos possibles, mais seulement, oui seulement, dans la mesure d’une douleur. Complice alors de notre propre « auto-violence », participant nous-même à un « abus » : celui d’un corporel que nous n’écoutons pas, comme si au bout du compte nous passions à côté de nous-mêmes, comme si de cette douleur nous n’en étions pas le principal acteur, ou qu’au mieux, elle était nécessaire; comme si le désir à soi passait au-dessus d’une acceptation, d’un oui complice, celui d’une permission amoureuse à soi-même, mais aussi celui de ne pas savoir entendre murmurer notre état sensitif innocent en attente, en attente d’une reconnaissance, la sienne propre : « Mais faut-il obligatoirement passer par la douleur pour amplifier ce qu’effectivement nous avons tendance à réduire et à limiter ? Comment sortir de notre premier conditionnement d’enfant, celui dans lequel l’accent est mis sur les dysfonctionnements, la maladie, et non pas sur le sensoriel, sur l’écoute de la présence d’un bonheur interne et organique ? Comment apprendre à ressentir ses contours dans le sensoriel et aller dans une culture du subtil ? » (Pol Charoy et Imanou Risselard)

Stretch Wutao : vers une écologie corporelle
« Oser, oser passer déjà à un état de conscience à soi dans l’amour. »
Imanou Risselard
Avez-vous remarqué à quel point l’étirement « stretch » est avant toute chose ouverture corporelle ? Dans le Stretch Wutao, cet appel à soi, et souvent aussi appel à l’autre, réside dans l’écoute de ce qui s’ouvre. Il y a sa propre demande et acceptation à se laisser pénétrer dans un espace parfois perdu, celui d’une qualité féminine et de sa réceptivité : étirer pour se préparer, étirer pour être disponible et rencontrer dans des espaces internes insoupçonnés le sentiment d’amour. Parfois ce sentiment d’amour et d’être se heurte à un temps corporel. Il se perd alors dans l’opposition du ressenti d’une âme éternelle contrainte aux limites de notre véhicule. Comment s’échapper du naufrage, celui du temps qui passe et d’un corps vieillissant ? Cette course à ce que nous voudrions atteindre (plus jeune, plus beau, plus fort…) impose l’idée d’un corps utile et propose dans la plupart des pratiques de passer d’une posture à l’autre sans écoute, sans saveur, sans se donner le temps de passer l’information à notre corporalité. Parfois le temps s’arrête, mais dans un corps segmenté, en isolant du reste une partie qui sera travaillée certes, mais sans qu’on en touche sa dimension globale de chaîne et d’enchaînement musculaire. Le Stretch Wutao propose l’écoute de son intimité, et le point de départ en sera l’intention : chercher, étirer dans la fibre avec le mouvement de l’onde orgasmique, à partir de la posture du bassin et de son « relâcher ». C’est progresser dans l’élasticité d’une transe, c’est ne pas s’amplifier mais s’ajuster, « swinguer » dans un étirement relâché des fascias, des muscles et des tendons dans un souffle, dans son inspir et son expir. C’est avant tout retrouver son amplitude originelle, celle dans laquelle se réconcilie joyeusement sa part « mortaliste » et « immortaliste », celle d’un espace dans lequel maintenant le message et l’information pour le passage d’ouverture s’entend, s’accueille, se rassure. L’attention sera portée à la motilité intérieure et à ses vagues spiralées et internes, dans un état d’écoute de notre mouvement de vie et de sa pulsation. Il n’y a plus force et grimace. Il y a alors échange de soi à soi, son sourire complice l’accompagnant. La réponse arrive à un moment donné d’accord et d’harmonie dans un dialogue d’un corporel ressenti global, en complémentarité entre les muscles de la chaîne postérieure et inférieure, dans le travail des fermetures et des arcs, dans l’alternance d’un ying-yang et d’un sentiment d’éternité, non pas linéaire, mais spiralé.

Stretch Wutao, fibre de vie : trop belle pour moi ?
« L’attention à soi révèle une noblesse : on tombe dans la posture, on tombe dans l’état, et la beauté apparaît. » Cécile Bercegeay
A mettre du vivant dans ce micromouvement, nous nous touchons nous-même dans notre intimité et sa réconciliation. On suit alors ses propres courbes, ses lignes et on ressent son axe. Car « stretcher Wutao », c’est stretcher le cou, les bras, les mains, les pieds et même les yeux. C’est, comme le soulignent Pol Charoy et Imanou Risselard, aller là où on ne s’attend pas, comme par exemple pratiquer le stretching du poignet et observer sa rotation, les amplitudes de sa main, ou de son petit doigt. C’est l’étirement comme prolongement dans une justesse, une justesse des doigts aux pieds, mais c’est aussi se tonifier dans la détente. Et « ça » fleurit dans la détente et son relâchement, et « ça » fleurit une beauté d’épanouissement : une beauté dans une posture remplie, pleine, habitée. Une beauté reliée à une grâce sensuelle et noble car interne : la fibre alors ne se déchire pas, ne se froisse pas, ni ne s’abîme. Imaginez passer votre crème de soin quotidien dans un geste brusque, dans un frottement indélicat, pensez-vous qu’elle en sera efficace ou perdra-t-elle en qualité de pénétration et de réparation ? Ainsi accompagner l’ « âge de la fibre » dans le Stretch Wutao, c’est comme réaliser un soin de beauté interne de la cellule qui va se voir dans son éternité, c’est se gorger de Qi dans le souffle, c’est être goulu(e) d’inspir et dans l’expir, laisser partir ses « impuretés ». Cette beauté de ne vouloir ni être plus, ni être moins, mais juste sentir sa justesse en s’en donnant les passages, en osant aller dans ce temps, celui de son éternité et de son élan vital, celui d’un temps à temps, car il est toujours grand temps d’un entretien et d’une nourriture, celle d’une écologie corporelle, et se donner le temps de s’étirer. Alors qu’attendez-vous ?

* Les propos de cet article, reccueillis par Isabelle Martinez, sont inspirés d’un entretien sur le Stretch Wutao avec les créateurs du Wutao, Pol Charoy et Imanou Risselard (février 2008), ainsi qu’un interview avec Cécile Bercegeay, enseignante de Stretch Wutao (janvier 2008).